dimanche 15 juin 2014

Claude Gros de Boze, un des premiers grands collectionneurs d’incunables




L’un des plus grands collectionneurs français de la première moitié du xviiie siècle et le plus savant antiquaire de l’Europe, Claude Gros de Boze, intendant des devises et inscriptions des édifices royaux, président trésorier de France au bureau des finances de la généralité de Lyon, garde des médailles du cabinet du Roi, l’un des quarante de l’Académie française, pensionnaire et secrétaire perpétuel de celle des inscriptions, naquit à Lyon (Rhône) le 28 janvier 1680, de Jacques Gros, conseiller du Roi et notaire, et de Marie de Boze.
À la fin de ses études au collège de la Trinité de Lyon [lycée Ampère actuel], dirigé alors par les Jésuites, il soutint en 1695 des thèses générales de philosophie. Il fit son droit à Paris, et y fut reçu avocat en 1698. Son goût pour l’Antiquité lui permit de gagner l’amitié de l’intendant Nicolas-Joseph Foucault (1643-1721), bibliophile et numismate, qui l’introduisit dans le monde des antiquaires érudits.
Le 17 février 1705, il entra en qualité d’élève de l’Académie des inscriptions, en fut fait pensionnaire, et, malgré sa jeunesse, secrétaire perpétuel à la place de l’abbé Paul Tallemant (1642-1712), le 24 juin 1706. Il fut élu en 1715 pour remplir la place de Fénelon (1651-1715) à l’Académie française, et y fit son entrée le 30 mars. Dès 1718, à la mort de l’abbé de Louvois, il fut nommé commissaire de Sa Majesté, conjointement avec le comte de Maurepas, pour l’inventaire et le recollement de la Bibliothèque du Roi.
Il fut nommé en 1719 garde des médailles et des antiques du Roi à la place de Jean-François Simon (1654-1719). Les enrichissements du cabinet des médailles reprirent : le trésor monétaire de Gommégnies (Nord) en 1724, celui de Troyes (Aube) en 1726, les antiquités du médecin Nicolas Mahudel (1673-1747) en 1727, le bouclier votif d’Annibal en 1733, les médailles du maréchal Victor d’Estrées (1660-1737) en 1738 et celles du marquis de Beauvau en 1750, qui comprenait celles de l’abbé de Rothelin.
En 1738, la Cour le chargea du dépôt des présents que le Roi fait aux ministres étrangers et aux personnes de distinction. Cette place de confiance lui donna une relation nécessaire avec le ministre des Affaires étrangères, et avec celui qui a la Maison du Roi dans son département.
En 1742, il se démit de sa place de secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions.
En 1744, l’abbé Jean-Jacques Barthélemy (1716-1795), futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (1788), vint de Marseille à Paris. Il avait des lettres pour le savant De Boze, qui l’accueillit et le fit attacher au cabinet des médailles. Sur les conseils de De Boze, Barthélemy se présenta à une place qui venait de vaquer à l’Académie des inscriptions, et y fut nommé en 1745.
De 1745 à 1747, De Boze fut chargé par intérim de l’inspection de la Librairie du royaume.




Il mourut à Paris le 10 septembre 1753, hémiplégique [des suites d’un accident vasculaire cérébral ?]. Il avait épousé en 1732 Philippine-Charlotte de Chastres de Cangé (1713-1789), fille de Jean-Pierre-Gilbert de Chastres de Cangé (1680-1746) et de Philippine-Charlotte de Wendt.
Elle épousa en secondes noces, en 1758, Jean-Joseph de Bourguignon-Bussière, marquis de La Mure (1721-1789).



Le plus grand ouvrage de De Boze est d’avoir commencé de mettre en règle les volumes de l’Histoire de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres : outre la partie historique, qui est toute de lui, on y trouve encore plus de 40 éloges d’académiciens morts, et plusieurs dissertations singulières, qui lui appartiennent.
Il y a beaucoup d’extraits et d’ouvrages même de sa composition dans le Journal des savants, auquel il a travaillé longtemps de suite, et jusqu’à sa mort, par intervalles.
On a de lui un anonyme Traité historique du jubilé des Juifs (Paris, J. François Du Bois, 1702), une Dissertation sur le Janus des anciens, et sur quelques médailles qui y ont rapport (Paris, Pierre Cot, 1705), une Dissertation sur le culte que les anciens ont rendu à la déesse de la Santé (Paris, Pierre Cot, 1705) et une Explication d’une inscription antique trouvée depuis peu à Lyon où sont décrites les particularitez des sacrifices que les anciens appelloient Tauroboles (Paris, Pierre Cot,1705).

Son amour pour les livres lui avait inspiré de bonne heure de se former une bibliothèque ; son érudition et son goût l’ont rendue précieuse ; les livres les plus rares, des plus belles éditions, et les mieux conditionnés, composèrent son cabinet, qui l’emportait sur bien des Bibliothèques publiques. De Boze fut un des premiers grands collectionneurs d’incunables en France.
Il fit établir par le libraire Jean Boudot (1685-1754) un catalogue domestique manuscrit de sa bibliothèque, en latin dès 1729 et en français en 1737, qui aurait été imprimé furtivement à un petit nombre d’exemplaires [25, ou peut-être 12 ou 36, voire 50] par son ami Jacques Anisson (1701-1788), dit « Anisson-Duperron », directeur de l’Imprimerie royale :



Catalogue des livres du cabinet de M. De Boze (S. l. [Paris], s. n. [Gabriel Martin], 1745, in-fol., [1]-[1 bl.]-[1]-[1 bl.]-[6]-332-xxxj-[1 bl.] p.), avec une « Table des auteurs ».






Un frontispice et un bandeau (p. 1) ont été dessinés par Edme Bouchardon (1698-1762) et gravés par Johann Martin Preisler (1715-1794) : le frontispice représente un ange ailé porteur d’une affiche avec l’épigraphe « Ede tuos tandem sociis, Faustine, libellos.  Mart. Lib. I. Epig. 26. » [Donne enfin au public tes merveilleux ouvrages, et cède à nos vœux, Faustinus] et le chiffre DB. Ni les livres, ni les estampes ne sont numérotés, et, par suite, les renvois se font aux pages.



Exemplaire du comte de Lignerolles (1894, 120 fr.), puis de Bernard H. Breslauer (2005, 36.000 $)


Gérard Meerman (1722-1771), conseiller et pensionnaire de la ville de Rotterdam, a notifié à David Clément, qui le rapporte dans sa Bibliothèque curieuse (Hanovre, Schmid, 1754, p. 171), que le libraire Guérin de Paris lui avait assuré qu’on n’avait imprimé que 25 exemplaires de ce catalogue, dont l’auteur a fait des présents.





On y rencontre à chaque page des ouvrages de la dernière rareté.



Le Catalogue des livres du cabinet de M. De Boze (Paris, G. Martin et H. L. Guérin et L. F. Delatour, 1753, in-8, [1]-[1 bl.]-x-552 p., 2.723 lots), avec une « Table des auteurs » et une « Table des N°. des Elzevirs, des Dauphins, & des Variorum », devait servir à une vente publique. Les 14 pages de la fin, intitulées « Supplément, livres retirés », manquent souvent : sauf quelques articles exclus d’ordinaire des ventes de l’époque, tels que la 3e édition des Amours des dames illustres de notre siècle (Cologne, Jean Le Blanc, 1708), de Bussy-Rabutin, Le Cochon mitré (1689) ou Le Taureau banal de Paris (1689), rien ne justifie l’exclusion de ces livres, qui n’ont peut-être été qu’omis.



Bandeau (p. 1) gravé par Pierre-Etienne Moitte (1722-1780)

Ce catalogue, qui montre que De Boze n’avait point cessé d’enrichir sa bibliothèque, a été utilisé par Claude-César Teyssier, neveu et héritier de De Boze, pour deux estimations faites à sa demande par Gabriel Martin et Hippolyte-Louis Guérin : elles n’ont eu de différence entre elles que 897 livres sur un total de 114.000 livres. La vente n’eut pas lieu : le président Jules-François de Cotte (1721-1810) et le maître des requêtes Charles-Robert Boutin (1722-1810) achetèrent en bloc la bibliothèque et y opérèrent des choix pour 83.000 livres, dont deux reliures ayant appartenu à Grolier :

327. Matth. Bossi Disputationes de instituendo sapientia animo. Bononiae, Plato de Benedictis, 1495, in-4, m. v. Estimé 60 liv.
924. Virgilii Opera, cum Servii Honorati grammatici commentariis, ac ejusdem Poetae vita. Venetiis, impressa sunt per Antonium Bartolamei impressorum discipulum , 1486 mense Octob. In-fol., m. c. Estimé 150 liv.  

Ils en rétrocédèrent les incunables les plus précieux à Louis-Jean Gaignat (1697-1768) et en proposèrent le restant à la vente.



Cette vente eut lieu en décembre 1754 et produisit 41.898 livres et 7 sols : Catalogue des livres provenans de la bibliothèque de feu M. De Boze (Paris, G. Martin, 1754, in-8, [1]-[1 bl.]-[2]-viij-192 p., 1.319 lots), avec une « Table des auteurs ». Surnommé « le Petit Boze », ce catalogue est le seul authentique de la vente de la bibliothèque de De Boze. La plupart des prix qui avaient été fixés par Martin et Guérin en 1753 ne purent pas être réalisés :

13. Biblia Sacra Latina : Editio perantiqua absque anni, loci & Typographi indicatione. In-fol., 2 vol. dans leur ancienne reliure. Cette même édition est à la Bibliothèque du Roi ; & M. l’Abbé Sallier, qui la croit plus ancienne que celle de Mayence, en a donné la notice dans les Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres, Tome XIV, page 238, & suiv. 130 liv. 10 [avait été estimée 500 liv. en 1753]
[prise par certains auteurs pour la Bible à 42 lignes de Gutenberg, la Bible que Claude Sallier avait acheté en 1739 pour la Bibliothèque du Roi est en réalité une Bible à 45 lignes, donnée en 3e édition à Strasbourg par H. Eggensteyn en 1467]  
15. Biblia Latina Vulgatae versionis, jussu Sixti V. recognita & edita ; tribus tomis distincta. Romae, ex Typographia Vaticana, 1590, in-fol., G. P., m. r. 420 liv.
38. Histoire du Vieux & du Nouveau Testament (par David Martin). Avec plus de 400 fig. en taille-douce. Première édition. Anvers (Amsterdam), Mortier, 1700, in-fol., 2 vol., G. P., m. r. 109 liv.
52. Gulielmi Durandi Rationalis Divinorum Officiorum. Mogunt. Fust et Schoiffer, 1459, in-fol., m. r. Imprimé sur vélin, lettres initiales peintes de différentes couleurs. 900 liv.
59. Le Concile de Trente, traduit de Latin en François, par Gentian Hervet, édition augmentée. Rheims, de Foigny, 1566, in-8, m. r. 2 liv.
74. Lactantii Firmiani Institutionum divinarum libri septem : editio secunda. Romae, Corn. Sweynheim & Arn. Pannartz, 1468, in-fol., m. r. 60 liv.
79. B. Hieronymi liber exemplaris, continens ejus Epistolas, libros adversus Pelagium, & alia Opuscula. Mogunt., Pet. Schoiffer de Gernsheim, 1470, in-fol., m. r. 66 liv. 10



138. Michaëlis Serveti (alias Reves) libri VII. de Trinitatis erroribus. 1531… Ejusdem libri duo Dialogorum de Trinitate, & capitula quatuor de Justitia regni Christi. 1532, in-8, m. r. Cet exemplaire est chargé de quelques notes de la main du célèbre Jean Crellius. 940 liv.
169. Clementis Papae V. Constitutionnes, cum apparatu Johannis Andreae. Moguntiae, Petrus Schoiffer de Gernsheim, 1471, in-fol., m. r. Les lettres initiales sont peintes et ornées de figures en miniature. 48 liv. 5
194. Imp. Justiniani Institutiones, seu Elementa Juris. Moguntiae, Petrus Schoiffer, 1472, in-fol., m. r. Toutes les lettres majuscules sont enluminées et on lit à la fin de cet exemplaire, en caractères rouges, au-dessus des écussons de Fust et de Schoiffer, une inscription presque semblable à celle qu’on voit à la fin du Sextus Decretalium de 1465. 60 liv.
213. L. Ann. Senecae Philosophi Opera. (Editio Princeps) Neapoli, sub Domno Blasio Romero Monacho Populeti. Per Matth. Moravum, 1475, in-fol., G. P., m. r. 72 liv.
229. Speculum vitae humanae, in quo agitur de quolibet genere status hominum. Lugduni, Guil. Regis, 1477, in-4, m. r. Ce livre est le premier qui a été imprimé à Lyon et Maittaire n’en a connu que la traduction. Les lettres initiales sont peintes en or et en couleurs. 55 liv. 4
231. Decor Puellarum (livre italien). 1461, Nicolas Jenson, grand in-8, m. c. 241 liv.
258. C. Plinii Secundi Historia Naturalis. (Editio Princeps).Venetiis, Joh. De Spira, 1469, in-fol., G. P., m. r. 429 liv.
273. Recueil de plantes gravées par ordre du Roi, par Nic. Robert, Abr. Bosse, & Louis de Chatillon, au nombre de 319 planches. 2 grands vol. in-fol. 225 liv.



278. Le Jardin de Santé, ou Traité des Bêtes, Oyseaux, Poissons, Pierres précieuses & Urines. Paris, sans date, ni nom d’auteur, imprimé sur vélin en caractères gothiques, par Antoine Vérard, avec plus de 600 planches enluminées, in-fol., m. c. 220 liv. 1
313. Andreae Vesalii de humani corporis fabrica libri VII. Basil., Oporinus, 1555, fig., in-fol., v.m. 10 liv.
418. Joannis de Janua, Ordinis Fratrum Praedicatorum, Summa, quae vocatur Catholicon. Moguntiae, (Fust & Schoiffer), 1460, in-fol., 2 vol. imprimés sur vélin, avec de très belles miniatures, m. r. 221 liv. 4
451. Ciceronis Rhetoricorum novorum & Rhetoricorum veterum libri. (Editio Princeps). Venetiis, Nic.Jenson, 1470, in-fol., m. r. 72 liv.
458. Ciceronis Tusculanae quaestiones. (Editio Princeps). Romae, 1469, per Magist. Ulricum de Han de Wiennae, die prima mensis Aprilis, petit in-fol., m. r. 72 liv.
462. Ciceronis Officiorum libri III. Paradoxa, &c. Moguntiae, Joan. Fust, 1466, petit in-fol., m.r. 160 liv.
464. Marci Fabii Quintiliani Institutionum oratoriarum (EditioPrinceps). Romae, 1470, in-fol., m. r. 125 liv.
484. Homeri Opera (EditioPrinceps). Florentiae, Typis Bernardi & Nerii Tanaidis Nerlii Florentinorum, nono mensis Decembris, 1488, 2 vol. in-fol., m. r. 175 liv.
515. M. Accii Plauti Comoediae XX. (Editio Princeps) Venetiis, per Joannem de Colonia & Vindelinum de Spira, 1472. Nicolao Throno Principe jucundissimo & Duce felicissimo, in-fol., G. P., m. b. 235 liv.
542. Publii Virgilii Maronis Opera. (Editio Primaria, Mich. Maittaire ignota) Absque loci indicatione, sed procul dubio Romae per Adam Rot facta anno 1470 vel 1471, in-fol., m. r. 314 liv.
652. Hieron. Morlini Novellae, Fabulae & Comoediae. Neapoli, Joan. Pasquetus de Sallo, 1520, in-4, m. r. 880 liv.




1.205. Bibliotheca Uffenbachiana. Francofurti ad Moenum, 1729-1731, in-8, 4 vol., v. f. 6 liv.
1.224. Petri Criniti libri V. de Poetis Latinis. Florentiae, Philippus Junta, 1505, in-fol. m. r. A appartenu à Grolier. 26 liv.
1.236. Valerii Maximi Factorum & Dictorum memorabilium libri X. (Editio Princeps in membranis). Moguntiae, Pet. Schoyffer de Gersnhem, 1471, in-fol., m. r. 181 liv.

La plupart des livres de De Boze, timbrés d’un écusson assez simple, reparurent en 1804 à la vente de Jules-François de Cotte : Catalogue des livres rares et précieux, et des manuscrits, composant la bibliothèque de M *** (Paris, G. De Bure père et fils, an XII-1804, in-8, xij-320 p., 2.422 + 2 lots), avec une « Table alphabétique des noms des auteurs », une « Seconde table, contenant les titres des livres sans noms d’auteurs » et une « Collection de manuscrits et recueils provenans des bibliothèques de plusieurs magistrats célèbres, et qui sont relatifs à l’histoire et au gouvernement de la France ».         

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