mercredi 3 juillet 2013

Les De Bure, libraires sur le quai des Augustins

D’après la plupart des biographes, la famille De Bure serait originaire de Flandre, mais selon une tradition familiale, elle aurait eu pour berceau les confins de la Normandie, du Maine et du Perche, aurait primitivement appartenu à la noblesse, aurait possédé un château de Bures, situé près de Sées (Orne) et détruit par un incendie en 1576. Ce qui est certain, c’est que la famille De Bure appartenait à la bourgeoisie parisienne dès la seconde moitié du xviie siècle et que ses membres ne figurent avec les qualifications nobiliaires dans aucun acte antérieur à la Révolution.




Pendant près de deux siècles, des membres de la famille De Bure exercèrent la profession de libraire à Paris, sur le quai des Augustins [aujourd’hui quai des Grands Augustins, VIe], près la rue Pavée [aujourd’hui rue Séguier]. Quelques-uns d’entre eux s’intéressèrent à la bibliographie.



Le premier, Nicolas [I] De Bure (1er mai 1631-15 novembre 1703), était fils de Gilles De Bure, homme d’armes dans la Compagnie de Jehan de Pellevé, et de Marie Fauveau. Mis en apprentissage en 1643 chez Adam Pousset, libraire depuis le 27 août 1620, il fut reçu maître le 11 mars 1660 et s’installa « À la Ville de Montpellier ». Jeanne Pontier, son épouse, lui donna quatre enfants : deux filles, qui épousèrent des libraires, et deux fils, Guillaume [I] et Nicolas [II].


Il publia les Caracteres, pensées, maximes, et sentimens, dédiez à Monseigneur le duc de La Rochefoucault (Paris, De Barre [sic], 1693, in-12), par Dupuy La Chapelle, seul livre connu à son adresse, réédité l’année suivante.

Guillaume [I] De Bure (1er octobre 1663-25 octobre 1748), fils aîné de Nicolas [I], épousa Marie-Charlotte Fuzelier le 18 juin 1691, fut reçu maître libraire le 26 juin 1703, à la place de son père. À sa mort, sa fortune fut estimée à 100.000 livres tournois. Son épouse décéda quatre jours après lui.

Nicolas [II] De Bure (v. 1670-23 octobre 1720) a épousé le 21 novembre 1695 Jeanne Bessin, fille de libraire, décédée le 8 juillet 1756, et fut reçu libraire le 12 décembre 1704. Son fils Nicolas-François, né le 10 avril 1692, fut reçu maître le 18 décembre 1716 ; il fut emprisonné pour dettes et déchu de la maîtrise en 1726, et mourut avant 1737.

Jeanne-Christine De Bure (5 juin 1697-17 septembre 1766), fille aînée de Guillaume [I], resta célibataire, obtint en 1749, après la mort de son père, l’autorisation de continuer son commerce de librairie, à condition de ne pas prendre d’apprenti. Pratiqua surtout le commerce d’occasion, jusqu’en 1765. Vendit son fonds le 17 avril 1765. À sa mort, elle laissa à son frère et ses enfants environ 180.000 livres tournois.

Jean De Bure (14 février 1702-15 avril 1786), dit « l’Aîné », puis « Père » après la mort de Guillaume [I], frère de la précédente, fut le véritable créateur du fonds de librairie De Bure. Marié à Jeanne-Noëlle Tilliard, sœur de libraire, il fut reçu maître le 30 décembre 1721 et exerça « À l’Image Saint Paul » jusqu’en 1786.
Il publia des livres du naturaliste Antoine-Nicolas Dezallier d’Argenville (1723-1796) et le Voyage en Sibérie de l’abbé Jean Chappe d’Auteroche (1722-1769). Sa fortune provint surtout du succès des rééditions des ouvrages de droit de Daniel Jousse (1704-1781) et de Robert-Joseph Pothier (1699-1772), juristes au présidial d’Orléans. En 1773, il vendit à ses deux fils, Guillaume [II] et François-Jean-Noël, son fonds estimé à 300.000 livres.

François De Bure (5 mars 1707-16 novembre 1752), dit « le Jeune », frère du précédent, épousa la fille de sa cousine germaine, Marie-Jeanne-Angélique Montalant, décédée à Rueil (Hauts-de-Seine) le 3 mai 1772. Reçu maître le 13 février 1730, il s’installa « À l’Image Saint Germain ». Il fut le premier de sa famille à s’intéresser aux ventes des bibliothèques particulières.

Guillaume [II] De Bure (10 mai 1734-4 février 1820), dit « l’aîné » ou « fils aîné », fils de Jean, fut reçu le 18 mai 1759 et exerça jusqu’en 1813. Établi d’abord sur le quai des Augustins, « À la Bible d’Or », il déménagea rue Serpente, à l’hôtel Ferrand, au mois d'avril 1787.


Rue Serpente (v. 1860)

Il se rendit célèbre pour sa résistance aux arrêts du Conseil sur la librairie du 30 août 1777, qui lui valut un emprisonnement à la Bastille du 23 au 29 janvier 1778 : alors syndic de sa communauté, il refusa de parapher les contrefaçons. Il épousa Marguerite Barrois, d’une famille de libraires spécialisés dans la vente de bibliothèques, elle-même bibliophile, qui collectionnait les livres de piété et les livres espagnols. Libraire de la Bibliothèque du Roi, il publia plus de 200 catalogues de vente de bibliothèques particulières, d’abord seul, puis avec l’aide de ses deux fils de 1803 à 1813 : bibliothèques de Lauraguais (1770), de Mel de Saint-Céran (1780), de Camus de Limare (1786), de Loménie de Brienne (1792), de Mercier de Saint-Léger (1799), de L’Héritier de Brutelle (1802), etc. ; le plus connu, celui du duc de La Vallière (1783), lui valut les injures de l’abbé Jean-Joseph Rive (1730-1791) dans La Chasse aux bibliographes et antiquaires mal-advisés (Londres [Aix], N. Aphobe [« Sans peur »], 1788-1789, 2 vol. in-8), qui le surnomma « le Gros Guillaume ».

François-Jean-Noël De Bure (23 mars 1743-6 novembre 1802), dit " De Bure d'Houry ", frère du précédent, fut reçu maître le 4 juillet 1769 et épousa la même année Anne-Charlotte d’Houry, unique héritière d’une famille de libraires et imprimeurs, et en eut deux fils. En activité de 1769 à 1790, il fut d’abord associé à son père, puis à son frère de 1774 à 1780 sous la raison « Frères Debure », son beau-père l’associa ensuite à ses affaires jusqu’en 1786. Ses investissements le conduisirent à une retentissante faillite en 1790. Ses livres furent mis en vente publique du 24 au 26 février 1791, dans sa maison de la rue Hautefeuille : Catalogue des livres de M. D… d’H… (Paris, veuve Laurent-Charles d’Houry et Pierre-Michel Lamy, 1791).

Guillaume-François De Bure (23 février 1732-15 juillet 1782), dit « le jeune » ou « fils aîné », fils de François « le Jeune », a souvent été confondu avec son cousin germain, Guillaume [II] De Bure. Il fut reçu libraire le 19 mai 1753 et reprit l’enseigne de son père jusqu’en 1782. Il épousa Thérèse-Louise Saugrain, fille de libraire, et fit paraître, sous le nom anagrammatique de « Rebude », un Musæum typographicum (S.l., s.n., 1755, in-12, tir. 12 ex.), qui donne une liste alphabétique de 510 livres imprimés entre 1457 et 1737,




et une Bibliographie instructive : ou Traité de la connoissance des livres rares et singuliers (Paris, Guillaume-François De Bure le Jeune, 1763-1768, 7 vol. in-8), premier répertoire à l’usage des bibliophiles, qui comprend 6.140 entrées classées par ordre de matière, en quatre catégories publiées successivement : les critiques de Barthélemy Mercier (1734-1799), futur abbé de Saint-Léger de Soissons, n’empêchèrent pas cet ouvrage d’être considéré comme l’un des plus importants que la France ait donné en ce genre.


Le « Moine Mercier », selon l’expression de l’abbé Rive, fit ses premières armes de bibliographe dans le Journal de Trévoux et adressa à ce journal, qui portait le titre de Mémoires pour l’Histoire des Sciences et Beaux-Arts, deux lettres d’observations sur le premier volume de la Bibliographie instructive.
Dans la première, il précise que son « dessein est de ne faire aucune peine à ce Libraire dont on ne peut que louer le zèle, l’application & les connoissances », tout en étant conscient de préférer « un mot tranchant, parce qu’il étoit plus court, à une circonlocution qui paroitroit plus honnête », et conclut : « Cette Bibliographie, Messieurs, peut, telle qu’elle est, n’être pas inutile à certaines personnes ; mais si M. de B veut obtenir les suffrages des connoisseurs, il me paroît nécessaire qu’il la remanie en entier, qu’il consulte les bonnes sources de l’histoire littéraire, & qu’il ait la plus grande attention à ne pas répéter en différents endroits & sous différentes subdivisions les mêmes livres des mêmes éditions [...]. Enfin il est important pour ce Bibliographe qu’il visite plus exactement qu’il n'a fait les grandes Bibliothèques de Paris, dont les richesses lui sont trop peu connues. » (juillet 1763, p. 1.617-1.682).
Dans la seconde, il ajoute que son « unique objet [...] a été non de diminuer le mérite de l’Ouvrage de M. de B. ; mais d’empêcher que les erreurs involontaires de ce Bibliographe ne passassent pour autant de vérités, & ne fussent adoptées trop légerement par ceux qui n’ont ni le tems ni la volonté d’examiner une matiere rebutante par elle-même, & d’une discussion aussi longue que pénible » (août 1763, p. 1.994-2.074).
Très peiné, De Bure lui répondit par deux lettres imprimées séparément : Appel aux savans et aux gens de lettres, au sujet de la Bibliographie instructive (s.l., 1763, in-8, 17 p.) et Lettre à M*** servant de réponse à une critique de la Bibliographie instructive (Paris, 1763, in-8, 80 p.), datée du 25 octobre 1763, dans laquelle il le qualifie d’ « un de ces hommes caustiques dont le fiel va jusqu’à leur faire oublier les loix les plus communes de la bienséance & de la politesse », qui n’a « pas sçu discerner le peu d’autorité de quelques Bibliographes », qui ne s’est pas donné « la peine de lire le plan de son Ouvrage », qui s’annonce « pour être un connoisseur » et qui n’en a « pas senti toute la ridiculité », qui s’amuse à des « bagatelles qui n’apprennent rien », qui est « bien peu au fait de ce qui constitue la rareté d’un livre », etc.
Mercier écrivit en retour : « je ne lui répondrai pas, je laisserai aux Juges de la Littérature à prononcer sur ce sujet, & je me soumets d’avance à leur décision, dans la ferme persuasion où je suis qu’avant de donner leur avis, ils prendront la peine de voir les pièces, & de comparer attentivement mes deux Lettres avec la réponse que l’on prétend y avoir faite », ajoutant « je le prie d’oublier mes deux Lettres, puisqu’il ne veut pas en profiter » (octobre 1763, p. 2.407-2.422).




Guillaume-François De Bure ne publia que 7 catalogues de vente : de l’avocat Paillet des Brunières (1754), du négociant Paul Girardot de Préfond (1757), de l’académicien Jean-Pierre de Bougainville (1763), du duc de La Vallière (1767) et, le plus connu, celui du conseiller-secrétaire du Roi Louis-Jean Gaignat (1769), intitulé Supplément à la Bibliographie instructive, ou Catalogue des livres du cabinet de feu M. Louis Jean Gaignat (Paris, Guillaume François De Bure le jeune, 1769, 2 vol. in-8, 3.542 lots).
Jean-François Née de La Rochelle (1751-1838), associé depuis 1773 au second mari de sa mère, le libraire Jean-Baptiste Gogué (1735-1786), quai des Augustins, près du pont Saint-Michel, a publié la Bibliographie instructive, tome dixième, contenant une table destinée à faciliter la recherche des livres anonymes qui ont été annoncés par M. De Bure, le jeune (Paris, Gogué et Née de La Rochelle, 1782, in-8), précédée d’un « Discours Sur la Science Bibliographique & sur les devoirs du Bibliographe ».
Il a été tiré 50 exemplaires des dix volumes de la Bibliographie instructive en grand papier de Hollande et dans un format petit in-4.
En 1783, Gervais-François Magné de Marolles (1727-1795), ancien lieutenant au régiment de Bourgogne, eut le projet d’ajouter un onzième volume, portant le titre de Bibliographie instructive, tome XI, partie estimative du prix des livres rares et précieux, publié par Nicolas-Léger Moutard, petit-fils d’un grand-oncle de Guillaume-François De Bure, imprimeur-libraire de la Reine, rue des Mathurins, hôtel de Cluny. Malheureusement, il n’a paru de cet ouvrage que le prospectus de 8 pages in-8, et un modèle d’un feuillet contenant le prix estimatif de vingt articles de la Bibliographie.
Dès le 2 septembre suivant sa mort, les livres principaux du cabinet de De Bure furent dispersés en vente publique, avec catalogue : Notice des livres principaux composans le cabinet de feu Guill.-Franç. De Bure le jeune (Paris, Claude-Marin Saugrain, 1782, in-12, [2]-42 p., 475 lots). 

Jean-François De Bure (16 septembre 1741-24 janvier 1825), dit « de Saint-Fauxbin », frère du précédent, fut reçu maître le 29mars 1765, mais abandonna la librairie pour se consacrer à l’étude des belles-lettres : on lui doit de bonnes traductions du Nouveau Manuel d’Epictète (1784) et de Les Amours de Daphnis et Chloé (1787) , et Anicii Manlii Torquati Severini Boethii de consolatione philosophiæ libri V (1783), sous le pseudonyme de « Johannes Eremita ».


Le 24 octobre 1792, il acheta une maison rue Hautefeuille, moyennant 50.000 francs, où sa bibliothèque fut vendue du 16 au 23 mai 1825 : Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. De Bure de Saint Fauxbin (Paris, Tilliard frères et Debure frères, 1825, in-8, [2]-57-[1 bl.] p., 670 lots), où un très grand nombre de volumes portent des corrections et des notes de sa main.

Jean-Jacques De Bure (14 décembre 1765-15 janvier 1853) et Marie-Jacques De Bure (29 novembre 1767-18 juin 1847) étaient installés rue Serpente, dernière adresse de leur père Guillaume [II], et exercèrent de 1803 à 1813 avec leur père, puis ensemble jusqu’en 1838 sous la raison « De Bure frères ».


Jean-Jacques De Bure



Libraires de la Bibliothèque impériale, ils établirent plus de 80 catalogues de bibliothèques de 1812 à 1832 : Pierre-Henri Larcher (1814), Mac-Carthy Reagh (1815), Fr. J. G. de La Porte du Theil (1816), Paignon Dijonval et Morel-Vindé (1822), Chardin (1823), Boucher de la Richarderie (1826), La Mésangère (1831), etc. Ils furent eux-mêmes bibliophiles, héritiers de la bibliothèque de leur mère.


Ils firent une première vente de leur fonds de 1835 à 1838, et en 1853, après leur mort, leur cabinet fut vendu pour 140.700 francs.
En 1854, la Bibliothèque impériale a acheté leur collection de plus de 65.000 portraits, noyau de ce fonds au Cabinet des estampes.

Laurent-François De Bure (6 novembre 1775-28 février 1864), fils de François-Jean-Noël, fut le dernier libraire de sa famille. D’abord engagé dans l’armée, il s’installa libraire rue Guénégaud en 1820, puis rue de Bussy en 1826. Entre 1822 et 1827, il publia la « Bibliothèque portative de l’amateur », collection de classiques français en 103 volumes in-32, ornés de portraits et imprimés par Firmin Didot, et cessa son commerce en 1846.

  





5 commentaires:

  1. Bravo et merci pour ce billet aussi précis qu'érudit !

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  2. Vous nous fournissez la plus belle bibliothèque de travail qui soit, Jean-Paul ! Merci. Pierre

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    1. Merci pour ce compliment, qui est un grand soutien pour parvenir à la réalisation de cette "bibliothèque de travail", but de ce blog.
      Je n'aurai bien sûr pas le temps d'arriver au mot "fin" : la place sera un jour libre pour celui ou celle qui aura le désir de continuer ce travail après moi.

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    2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  3. toujours a la hauteur , de partager des billets aussi intéressements .

    weekend marrakech


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