mercredi 24 avril 2013

Bibliotheca Hulthemiana

C’est après l’acquisition par l’État belge de la collection Van Hulthem que le gouvernement décida la création de la Bibliothèque royale de Belgique.



Dernier de neuf enfants, Charles-Joseph-Emmanuel Van Hulthem est né à Gand le 17 avril 1764. Orphelin de père à l’âge de cinq ans, il apprit le dessin chez Pierre-Norbert Van Reysschoot (1738-1795), artiste peintre qui possédait une des bibliothèques les plus remarquables qu’aucun peintre belge n’ait possédées et qui lui transmit le goût des arts et des livres. À la sortie du collège, il fut destiné au commerce et fut apprenti négociant à Lille, avant de réussir à convaincre sa mère de le laisser faire des études de droit à Louvain. 
Devenu bachelier en droit en 1788, Van Hulthem rentra à Gand. Il fut successivement membre du Conseil de la ville de Gand (1789), secrétaire adjoint de la municipalité, membre du Jury des arts et sciences et du Jury d’instruction publique (1795), président de l’Assemblée primaire (1796), député au Conseil des Cinq-Cents, inspecteur de l’Imprimerie nationale de Paris (1797), bibliothécaire de la ville de Gand (1800), membre du Tribunat (1802), député à la section de l’intérieur du Conseil d’État, administrateur de la Société pour l’encouragement de l’industrie nationale à Paris (1803), membre de la Légion d’honneur (1803), secrétaire de la Société royale d’agriculture et de botanique de Gand (1809), recteur de l’Académie et de l’École de droit de Bruxelles (1809), greffier de la Seconde chambre des États-Généraux (1815), chevalier de l’Ordre du Lion Belgique, bibliothécaire et secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, président de la Société royale d’agriculture et de botanique de Gand (1816), curateur de l’Université de Louvain (1817), membre de la Seconde chambre des États- Généraux (1821), curateur de l’Université de Gand (1823).
Amateur de botanique, c’est à lui qu’on doit le choix de l’emplacement du jardin botanique de Gand, créé en 1796. Il avait suivi, en 1785, les cours de Jean-Joseph Michaux (1717-1793), directeur du jardin botanique de Louvain, puis, en 1794, ceux de René-Louis Desfontaines (1751-1833), professeur de botanique au Muséum d’histoire naturelle de Paris.


Il s’abreuvait à toutes les sciences et constitua une des plus belles et des plus complètes bibliothèques particulières consacrées à la Belgique.

Il avait acheté son premier livre en 1773, à l’âge de neuf ans, un ouvrage sur les arts du dessin, par Willem Goeree (1635-1711), antiquaire et libraire à Middelburg, puis à Amsterdam, intitulé Inleydinge tot de algemeene teyken-konst (Leyden, van der Dyster, 1739).

Sa première bibliothèque demeura à Gand. Dans son Voyage fait dans les départemens nouvellement réunis (Paris, Baudouin, 1803, t. II, p. 125-127), Armand-Gaston Camus (1740-1804), garde des Archives nationales, disait d’elle :

« La bibliothèque de ce citoyen mérite elle-même d’être comptée parmi les belles bibliothèques particulières. [...] Ce qui est propre à cette bibliothèque, c’est une nombreuse collection d’ouvrages sur l’histoire de la Belgique. Tout ce qui a trait à cette histoire, dans quelque langue que ce soit, y est rassemblé [...] des recueils intéressans, et en grande partie manuscrits, acquis à la vente de la bibliothèque de Mercier, abbé de Saint-Léger, entr’autres un exemplaire de l’Histoire de l’imprimerie, de Prosper Marchant, considérablement augmenté de notes par Marchant lui-même, copiées sur le manuscrit original qui est à la bibliothèque de Leyde [...] » [sic]

À partir de 1810, Van Hulthem habita à Bruxelles, dans sa maison située rue Royale, n° 34, à l’angle de la rue Montagne du Parc.
Il y avait des livres partout, jusque dans le salon. Dans la salle à manger, la table sur laquelle il prenait son dîner en était couverte. Sa chambre en était encombrée. Il craignait si fort la fumée et la poussière pour ses livres, qu’il ne voulut jamais de feu dans sa chambre, même pendant l’hiver. Quand il était couché et que le froid était trop intense, il se faisait mettre sur les pieds un de ses in-folios relié en parchemin : le livre qu’il avait choisi à cet effet était les Rerum per octennium in Brasilia et alibi nuper gestarum (Amsterdam, J. Blaeu, 1647), par Caspar Van Baerle. Pendant l’hiver rigoureux de 1825, on le vit revenir en diligence du fond de la Hollande, sans manteau et tenant sur ses genoux deux magnifiques volumes in-4, qu’il n’avait pas osé mettre dans sa malle, de peur qu’ils ne se frottassent.
Pendant quinze ans, Van Hulthem et ses deux amis, restés célibataires comme lui, le bibliomane anglais Richard Heber (1773-1833) et Pierre-Philippe-Constant Lammens (1762-1836), bibliothécaire de l’Université de Gand, assistèrent aux principales ventes de livres des Pays-Bas qui se terminaient autour d’une bonne table.
Lorsqu’on venait à parler devant lui d’un livre introuvable, il laissait dire quelque temps puis terminait par ces deux mots : « Je l’ai. » Avec son fidèle domestique depuis 1804, Joseph Delforge, il a lavé environ 20.000 volumes. À Bruxelles, son relieur était Antoine Catoir (1782-1853), relieur du roi. N’ayant jamais revendu un seul livre, il posséda ainsi plusieurs exemplaires des livres les plus rares.

Il fit graver cinq ex-libris :



Le premier fut gravé en 1806 par Emmanuel de Ghendt (1733-1815), d’après un dessin de Bernard Duvivier (1762-1837) : il représente l’Étude, dans un cabinet de travail, avec l’épigraphe de Cicéron « Omnes artes, quae ad humanitatem pertinent, habent commune quoddam vinculum. » [Tous les beaux arts nés de la civilisation se tiennent comme par un lien commun].

Le second, gravé en 1808 par Antoine Cardon (1739-1822), d’après André-Corneille Lens (1739-1822), montre Minerve assise, tenant d’une main une palme et de l’autre une couronne, avec la légende « Secundas res ornat, adversis perfugium ac solatium præbet. » et la mention « Ex Bibliothecâ C. Van Hulthem Gandensis, Rect. acad. Brux. »
Le troisième, gravé par Adolphe Jouvenel (1798-1867), directeur de l’Académie de Gand, d’après le dessin de l’architecte François-Tilman Suys, représente une bibliothèque dominée par le buste d’Érasme, avec un passage tiré de son éloge des livres, « Libri vocat praesto sunt, invocati non ingerunt sese, jussi loquuntur, injussi tacent, secundis in rebus moderantur, consolantur in afflictis, cum fortuna minime variantur. » (Epistolarum, centuria VII, epist. 12), complété par « Ex bibliotheca C. Van Hulthem ».
Le quatrième, gravé par Charles Onghena (1806-1886), représente la tête de Cérès avec cet exergue « Ex libris C. Van Hulthem soc. reg. agricult. et botan. Gand. praesidis. », entourés d’une riche guirlande de fleurs et de fruits.



Le cinquième renferme, dans une guirlande de fleurs et de fruits, un éloge de l’agriculture partiellement emprunté au De officiis de Cicéron : « Ex libris C. Van Hulthem soc. r. agric. et botan. Gand. praesidis. – Nihil est agricultura melius, nihil homine, nihil libero dignius. Cic. »  [Rien n’est meilleur que l’agriculture, rien n’est plus digne d’un homme, et d’un homme libre].

Jamais les Belges n’avaient accepté d’être unis contre leur gré aux Pays-Bas : la révolution de Paris entraîna celle de Bruxelles, le 25 août 1830. Le 25 septembre, la maison de Van Hultem fut subitement envahie par une troupe de révolutionnaires belges : ils se mirent aux fenêtres après les avoir garnies de volumes in-folio pour s’abriter de la mitraille des troupes hollandaises. Plusieurs caisses de livres furent employées à la construction d’une barricade. Le fidèle domestique dut abandonner la maison qui devint, le lendemain, le quartier général des révolutionnaires. On ignore le nombre de livres détruits en cette circonstance, et dont quelques-uns servirent aux volontaires à faire des cartouches. Toutes les richesses numismatiques ne furent pas heureusement perdues. Les dégâts furent estimés à plus de 60.000 florins.

Van Hulthem prit le parti de quitter la capitale et de transporter à Gand ses collections de livres, de gravures et de médailles. Le transport d’un nombre considérable de volumes et d’estampes fut une opération longue et coûteuse à laquelle plus de cinq mois furent employés.
Van Hulthem vécut deux ans à Gand, dans la retraite. Quoique sobre, ne se nourrissant que de bouillie, de pommes de terre, d’eau et de punch, mais d’une forte corpulence, il mourut le 16 décembre 1832, à l’âge de 68 ans, d’un coup d’apoplexie. Quelques heures avant sa mort, il avait acheté son dernier livre : De l’état moral et politique de l’Europe en 1832 (Paris, Ladvocat, 1832) par Pierre-François-Xavier Bourguignon d’Herbigny (1772-1846). 

Il laissa une masse énorme de volumes, qu’il ne s’occupa jamais de mettre en ordre. Seul un petit nombre d’ouvrages d’histoire se trouvait classé dans une seule chambre. Tout le reste était entassé dans le vaste salon et dans quatorze chambres, ou renfermé dans des caisses depuis un quart de siècle. Des caisses qui n’avaient pas été ouvertes depuis qu’il les avait envoyées de Paris, en 1810, furent ouvertes : les livres qu’on en tira étaient en partie détruits, soit par les vers, soit par l’humidité.

Les collections précieuses des abbayes ayant été englouties par la Révolution française, les bibliothèques des universités ayant une destination spéciale, la bibliothèque de la ville de Bruxelles étant très incomplète et seule la bibliothèque de manuscrits, dite « des ducs de Bourgogne », étant la propriété de l’État, il appartenait au gouvernement de créer enfin une bibliothèque nationale et de négocier pour conserver à la Belgique la collection de Van Hulthem qui était mise en vente. Si cette bibliothèque était incomplète sur beaucoup de points, elle se recommandait par plus de mille manuscrits presque tous relatifs à l’histoire de la Belgique, par une collection unique de livres dans toutes les langues et de toutes les époques qui ont trait à cette histoire et par la collection la plus complète de livres relatifs à l’histoire littéraire et à l’histoire de la bibliographie de la Belgique.

Charles-Jean-François Bremmaecker (1801-1844), de Gand, était l’héritier universel de Van Hulthem. Il céda au gouvernement la précieuse bibliothèque délaissée par son oncle, qui forma le premier fonds de la bibliothèque royale, se réservant un grand nombre d’ouvrages à planches et de livres relatifs aux beaux-arts, toutes les gravures et dessins sous glace ou en feuilles et la collection de médailles et de monnaies :

« Vu le contrat conclu à Gand, le 2 août 1836, entre les commissaires autorisés à cet effet par le ministre de l’intérieur, d’une part, et Mr. Charles-Jean-François de Bremmaecker, tant en son nom que comme fondé de pouvoirs de Mlle. Marie-Charlotte-Caroline de Bremmaecker [1797-1838], d’autre part, en vertu duquel la bibliothèque de feu Mr. Charles Van Hulthem est acquise pour compte du gouvernement, [...] Il est ouvert au département de l’intérieur un crédit supplémentaire de 315,000 francs pour faire face au prix d’achat [279.400 francs], aux frais d’impression du catalogue et autres frais relatifs à l’acquisition de cette bibliothèque [35.000 francs]. »

Le baron Étienne-Constantin de Gerlache (1785-1871), premier président de la Cour de cassation, président de l’Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles et de la commission royale d’histoire, fut chargé, avec François-Joseph-Ferdinand Marchal (1780-1858), conservateur des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, de constater l’état de la bibliothèque de Van Hulthem. Après avoir rappelé que « la valeur de cette collection augmente en raison du nombre et surtout de l’ensemble », qu’il avait fallu « une réunion de circonstances qui ne se représenteront plus : la destruction des couvents, un homme riche, ayant la monomanie des livres et s’y connaissant », que cette collection présentait des lacunes mais qu’ « il sera facile de les combler en mettant annuellement au budget une somme raisonnable », le rapport concluait : « Telle qu’elle est, la collection de Van Hulthem formerait déjà le commencement d’une belle et vaste bibliothèque nationale, que la Belgique pourrait montrer à l’étranger et ouvrir à la jeunesse studieuse. »

Le baron Frédéric de Reiffenberg (1795-1850), professeur à l’Université de Liège, fut nommé le 25 juillet 1837 conservateur de la bibliothèque, avec un traitement de 7.000 francs.
Transférées par la voie du chemin de fer, 293 caisses arrivèrent à Bruxelles du 30 octobre 1838 au 24 mars 1839. La bibliothèque Van Hulthem fut placée dans l’aile gauche du palais de l’industrie et fut ouverte au public le 21 mai 1839.



Le Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. de Bremmaecker, provenant en grande partie de celle de M. Ch. Van Hulthem (Gand, Ad. Van der Meersch, 1845) est un supplément indispensable à celui de la Bibliotheca Hulthemiana (Gand, J. Poelman, 1836-1837, 6 vol. in-8), rédigé par Auguste Voisin (1801-1843), bibliothécaire et professeur à l’Université  de Gand, qui renferme 32.701 numéros, dont 1.016 manuscrits, soit environ 64.000 volumes : théologie, jurisprudence, sciences et arts, philosophie, économie, politique, physique, chimie, histoire naturelle, agriculture et économie rurale, botanique (vol. I), sciences et arts (suite) et belles-lettres (vol. II), histoire (vol. III), histoire, sciences, arts et littérature des Pays-Bas (vol. IV), supplément et tables (vol. V), manuscrits (vol. VI).









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